« Ende Gelände ! », ou comment bloquer une mine de charbon à ciel ouvert avec 1500 personnes

Une semaine au camp climat de Lützerath contre des mines de charbon à ciel ouvert 2/2

Après une semaine d’échanges riches et de moult préparatifs pour l’action de masse, c’est maintenant l’heure de bloquer une mine de charbon et ses infrastructures pendant une journée, ou plus ! Ici s’agit ce jour là pour les quelques 1500 activistes de fermer  ce qui s’avère être les plus grosses sources d’émission de gaz carbonique en Europe, les mines de charbon du Rhin.

[Crédit photo: Paul Wagner (pour la plupart) de 350.org]

Samedi matin, une voix nous réveille par mégaphone pendant plusieurs minutes dans le camping, il est environ 6h, et le départ pour l’action est annoncé pour 6h45. Après une courte nuit, je me lève rapidement, saisissant mon sac remplit du nécessaire de base : nourriture, eau, carte, couverture de survie. Sur le chemin de l’espace central du camp, je vois émerger des centaines de personnes tout autour de moi, tout le monde se presse, la tension est palpable. Certains émergent de leur tente en combinaison blanche, comme s’ils avaient dormi avec, la majorité les enfilent dans l’heure.

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Avant le départ, déjeuné, équipement et regroupement

Avant de continuer plus loin, il faut expliquer le pourquoi de ces tenues, et le matériel apporté ce jour là par le millier de personnes prenant part à l’action. Le consensus d’action avance une posture non-violente de tous les participants-es. Ce que nous prenons avec nous est ainsi pensé dans une optique défensive et de protection de toute violence policière. Nous avons su dans les jours précédents l’action que plus de 1000 policiers étaient mobilisés pour cette journée, ainsi que 800 gardiens de sécurité de la mine. La compagnie RWE veut nous empêcher de rentrer dans la mine de Garzweiler, et a demandé à la police d’agir en conséquence. De plus, les actions passées contre les mines de charbon ainsi que la violence (et les cas de torture !) de la police à l’égard d’activistes de la forêt de Hambach témoignent de la nécessité de se protéger de leurs actes.

Aussi, des centaines de combinaisons blanches de combinaisons ont été peintes puis distribuées, afin de rendre la foule anonyme et ainsi lutter contre l’identification ultérieure sur vidéos et photos par la police, et de faire bloc tous-tes ensemble. Des combinaisons déjà utilisées l’an dernier, ainsi que lors de nombreuses actions anti-nucléaire. De nombreux masques pour le visage et des sortes de protection en plastique pour les yeux furent également distribuées. En plus de ça, des sacs de paille ont été fabriqués afin de servir de bouclier contre les éventuels coups de matraque.

Car notre but ce jour là est de pénétrer à plus de 1500 personnes la mine à ciel ouvert de Garzweiler, de plus de 10 kilomètres de long, et 40kms de diamètre. Un site quasiment impossible à protéger et à fermer pour la sécurité et la police. Même si nous savions que la police s’était préparée pour nous arrêter, notre action de désobéissance civile était pour nous légitime. Cependant, bien que personne ne souhaitait prendre des coups, ni en donner, il fallait s’y préparer.

 

6h45, les colonnes se mettent en marche.

Après avoir fait quelques crêpes matinales, puis retrouvé mon groupe affinitaire, fait les dernières vérifications pour le matériel et notre organisation de groupe, et après avoir ingéré à la vitesse de l’éclair un dernier café, l’heure du départ sonne. Une voix au mégaphone annonce le départ imminent, et demande aux différentes colonnes de se positionner. La colonne verte s’installe en tête, c’est celle où je me trouve, le fameux doigt « international ». Mon groupe affinitaire se trouve dans l’ongle, et en première ligne. La tension continue de monter en flèche, et la concentration se lit sur de nombreux visages au sein de l’ongle. Beaucoup ici, voir une grande majorité des personnes joignant l’action, n’a jamais vécu d’action de désobéissance civile, ou bien jamais d’une telle envergure. De même, de 2010 à 2015, le mouvement a grandi, et les actions sont devenues plus ambitieuses, mieux organisées, plus intenses aussi. Pour beaucoup, c’est un jour plein d’expectatives, de flou, de stress, mais aussi d’envie, de joie, de test et d’engagement.

Je me place, mon binôme à mes côté, entourés de notre groupe affinitaire, et de centaines de personnes toutes de blanc  vêtues. Et là, sans crier gare, l’ongle se met en marche sous les cris d’encouragement, les slogans tels « What do we want ? Climate justice ! When do we want it ? Now ! » ou « Keep it in the ground! » et les batoucadas résonnant puissamment dans cette atmosphère surchargée, électrique. Devant le camp, des camions de police sont là, et font demi-tour, rejoignant d’autres camions en nombre qui nous précèdent sur la route, tandis qu’un hélicoptère nous survol quelques minutes après notre départ.

20583772622_7775532c81_zSortie du camp

Nous sortons du camp, le jour continue de se lever. Droite, gauche, nous voilà, colonne de tête, sur la route. Je me retourne, pour apercevoir un flot de personnes sortant en une longue colonne étirée et ininterrompue depuis l’entrée du camp. Des chants fusent de derrière nous, les drapeaux multiples et colorés flottent dans divers points de la colonne. Étrange sensation d’être là, entouré de tous ces gens décidés à désobéir ce jour là, tous ensembles, avec pareil énergie et envie. Pourtant, personne ne sait ce qu’il va advenir, nous fonçons bras dessus bras dessous dans l’inconnu, gorges déployées, vers ce Mordor de charbon, sachant le chemin truffé de potentielles embûches. C’est une vraie aventure collective, massive, que nous nous apprêtons à vivre, que nous vivons déjà, marchant d’un pas quasi cadencé et déterminé sur l’asphalte de la route.

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Tandis que des clowns activistes viennent marcher en tête, nous approchons d’un des quelques accès à la mine possibles. Il s’agit d’un tunnel passant sous l’autoroute. Nous réalisons vite qu’il sera vraiment difficile de passer. Plusieurs camions de police obstruent le passage, et de nombreux policiers sont en place, équipés, nous attendant. Les personnes coordonnant le mouvement de la colonne de tête décident de continuer plus loin, vers un deuxième tunnel. Nous continuons, mais à la vue du premier dispositif, nous nous doutons que nous ne passerons pas cet autoroute sans devoir traverser des cordons policiers.

A l’approche du deuxième tunnel, le temps se suspend. On hésite, puis tournons vers le tunnel où l’on voit de l’espace pour passer, malgré deux lignes de policier. 50 mètres, 30 mètres, 10 mètres, plus d’échappatoires pour nous, nous sommes obligés de passer, et nous compactons tous-tes ensembles en bloc, sac de paille devant nous, nous tenant par nos ceintures et épaules. C’est l’impact. Les policiers ne devaient pas s’attendre à nous voir agir de la sorte, déterminés-ées à passer. Les premiers coups des policiers fusent. Matraques, coups de pieds, poings, ils nous aspergent de gaz au poivre dans tous les sens, mais nous pénétrons leurs deux cordons en une énorme poussée, 350 personnes passant en groupe dans ce tunnel où s’entendent amplifiées nos voix aux cris de « Ende gelände ». C’est un tumulte sans nom (voir à partir de 1’24 sur la vidéo ci-dessous).

Devant, je pousse, ressentant plusieurs coups de matraque sur mon sac, prenant une dose conséquente de gaz dans la gueule. Je ne vois rien, j’ai la tête baissé contre le dos du copain devant, tenant en même temps la ceinture de mon binôme. On pousse peut-être 30 secondes qui en paraissent beaucoup plus, et on se retrouve à plusieurs devant, quelques policiers isolés tentent tant bien que mal de nous attraper, mais des personnes émergent par gouttes, puis par grappes de cette nasse. Nous arrivons alors à nous regrouper pour reconstituer une colonne. L’ambiance est survoltée, et il est quelque chose comme 7h30. Guten morgen ! Devant, les deux groupes affinitaires de tête se regroupent, des gens manquent déjà, soient arrêtés, soient perdus dans la colonne. Un des coordinateurs connaissant bien le terrain et les possibles itinéraires a été arrêté, avec peut-être 20 autres personnes.

ende gelande 6Premières arrestations, alors que nous continuons au loin d’avancer

Mais pour nous, impossible de nous arrêter. Une course contre la montre s’est engagée entre nous et la police, à savoir notre rapidité face au dispositif policier déployé en divers endroits. Il faut garder alors en tête qu’au même moment où nous passons le pont, trois autres « fingers » (les doigts) sont en route pour la mine.  Une colonne arrivera à traverser l’autoroute, fermée provisoirement par la police de par l’action de deux grimpeurs-euses qui s’accrocheront sous un pont. Une autre tentera sans y parvenir de traverser le premier tunnel sous l’autoroute. L’action se déroule alors simultanément sur plusieurs endroits autour de la mine.

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20680785646_f37ed126da_zAprès son blocage, les militants-es d’une colonne traversent l’autoroute

20409646210_fc4390a586_zTentative infructueuse de passer un tunnel

Nous nous rassemblons, chacun cherche son binôme, et son groupe affinitaire. Il nous manque des gens dans notre groupe. Des appels retentissent, des signes de ralliement fendent l’air, tandis que les gaz au poivre commencent à faire effet, brûlant progressivement mais intensément le visage de ceulles l’ayant reçu au visage. Une fois rassemblés-ées, nous devons choisir où aller. La police est derrière nous, procédant aux premières arrestations, ce qui les occupera un temps, mais également devant nous, avec un char anti-émeute reculant jusqu’à l’entrée d’un village fantôme (ceux abandonnés, bientôt engloutis par la mine). Un cul de sac, nous tournons alors sur notre gauche, vers un bois, et des champs. Nous marchons vite, tentons de regarder des cartes. Nous sommes toujours nombreux. C’est là que le gaz fait effet pour moi. Les cinq prochaines minutes se font accroché à mon binôme qui me guide alors que j’ai là gueule en feu. Je demande de l’eau, tendue très vite, beaucoup de gens sont comme moi. Un ami m’apporte un mélange extrêmement efficace, une libération pour quelques secondes avant que l’effet reprenne. Sacrément efficace leur saloperie.

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Après avoir prit un chemin de terre apparait devant nous un champ, le bord de la mine est au loin, peut-être 800 mètres. Nous avançons, la colonne commence à s’étirer. La police, elle, arrive sur notre flanc droit, à pied ou véhiculée. Ils nous empêchent d’aller tout droit, et commence à nous rabattre vers la gauche. J’imagine à ce moment là la tête des automobilistes dans leur voiture passant sur l’autoroute (pas encore bloquée), maintenant dans notre dos, observant furtivement ce déploiement de tuniques blanches sur un champ donnant sur une mine d’où émergent au loin les immenses silhouettes de métal de ces excavatrices (les bagger 288) capables d’extraire chacune plus de 240,000 tonnes de charbon par jour.

Je suis toujours devant, mon groupe affinitaire reste quelque peu soudé (nous étions un groupe de plus de 15 personnes, autant dire assez grand). On se rabat, tout en sachant qu’il va falloir tourner, ou bien nous allions dépasser le bord de la mine que nous longeons à distance. La police nous colle presque maintenant, des dizaines de policiers à pied, matraques et gazeuses aux poings, tous en ligne étirée. Des cris résonnent, la situation est confuse, des appels à se regrouper sont lancés, d’autres à se séparer, et utiliser ainsi la tactic des five fingers en s’étirant tout en se séparant en de plus petits groupes.

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Soudain, l’ongle où je suis bifurque, et on se retrouve nez à nez avec des agents de police. On fonce, je suis focalisé sur les deux flics face à moi, essayant de trouver la brèche entre eux pour passer sans être à leur porté. Je ne vois rien autour de moi, le flic de droite me fait un croque-en jambe qui me déséquilibre, mais par miracle je reste debout, filant à toute jambe droit devant.

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Tout le monde court, zigzague, ça gueule, je prends le temps de regarder à droite, au loin, apercevant des gens au sol entourés de policier, cela en plein d’endroits disparates dans le champ, tandis que la majorité échappent à cette deuxième vague d’arrestation. L’arrière de la colonne avait foncé à droite profitant d’un trou dans la ligne de policier, ramenant ainsi pas mal de policiers sur eux, et nous libérant la voie.

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Nous sommes donc tous et toutes étirés-ées dans ce champ interminable. Nous devons encore passer un parapet en terre et un terrain un peu chaotique pour arriver sur une route longeant directement le bord de la mine. Le gros du groupe escalade en quelques minutes la butte, et nous nous retrouvons de nouveau à former une colonne. Je n’ai aucune idée de l’heure, peut-être 8h.

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Nous venons de passer la deuxième ligne de police, et essayons de trouver la route d’accès vers l’intérieur de la mine, sachant la police à nos trousses, mais néanmoins occupée avec les nouveaux arrêtés. Beaucoup de gens sont bien essoufflés, certains-es ayant reçu des coups, d’autres du gaz. On ne s’arrête toujours pas. Et finissons par arriver à une autre butte plus grande donnant sur une route allant dans la mine, butte que nous escaladons. Donnant par la même occasion une vision violente, celle d’un paysage dévasté, d’un trou béant d’où une dizaine de machines géantes surgissent, menaçantes. Certains-es autour de moi restent un peu pantois, c’est la première fois qu’ils/elles voient ça de leur yeux. D’autres vont jusqu’à faire des selfies…Pas vraiment le moment.

20592939155_f742889e02_zArrivée dans la mine

Nous descendons la route, des 4X4 de la sécurité de la compagnie RWE surgissent alors de deux routes, pour former un barrage sur notre gauche. Nous bifurquons alors à droite, suivant la route menant sur les flancs de la mine, près d’un convoyeur de charbon. Tout le monde suit, le stress maintient pas mal de personnes en état d’alerte, mais la fatigue se fait sentir. Nous devons passer un passage avec une montée étroite où un bouchon se créer, le terrain accidenté rendant la progression plus lente. Certains ouvriers viennent au contact avec violence, mais n’arrivent pas à stopper notre colonne, bien que des personnes soient à leur tour arrêtées. Nous passons une fois de plus, et nous retrouvons sur ce qui sera notre ultime ligne droite. Un espace à flanc de mine, convoyeur sur la gauche, un espace de 100 mètres entre les deux. Des véhicules nombreux nous prennent en chasse derrière nous.

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Après une troisième course, notre colonne fait alors un dernier mouvement stratégique collectif quand fusent les cris « do a line! », une magnifique ligne prenant forme sur le sable, parfaitement étirée, militants-es main dans la main,toujours avec nos sacs de paille. Ainsi, nous empêchons tous les 4×4 sauf deux de passer, malgré leur pression dans notre dos. Des policiers sont dans les véhicules ayant passé, embarqués à l’arrière des pick-up. Ils descendent alors une première fois, galérant comme nous à marcher dans le sable, à 7 face à peut-être 250 personnes, essayant je ne sais quelle tactique qui va les faire remonter sur leur pick-up très vite.

ende gelende 2Dernière ligne droite pour notre colonne

Ils reforment plus loin une ligne avec d’autres policiers venus d’en face de nous en 4×4 (de l’entreprise RWE), s’aidant de quatre pelleteuses alignées pour essayer de nous bloquer. Et cela réussi en partie quand nous devons de nouveau courir pour tenter de franchir leur ligne. Certains policiers n’hésitent pas à taper, d’autres à plaquer des militants violemment. Je m’échappe dans un trou de souris, en escaladant un énième monticule, et me retrouve avec une cinquantaine de personnes à courir, totalement essoufflées. Derrière nous, le gros du groupe s’est fait stopper, tandis que nous voyons toujours plus de 4×4 arriver en face de nous, et les policiers qui vont avec. Nous grimpons dans un dernier élan sur une grosse butte de terre à flanc de mine, et formons alors un groupe compact, utilisant des techniques de désobéissance civile pour ralentir notre évacuation.

20406296909_45042c1ccd_zUne des colonnes stoppée par la police

C’est la fin de notre course. Nous sommes regroupés-ées, tandis que l’on voit au loin un des autres groupes d’arrêtés, peut-être 80 personnes (un autre groupe se trouve hors de notre vue, derrière les pelleteuses). C’est là que commence une très longue attente, attachés-ées avec des menottes en plastique, bien serrées. Nous attendrons peut-être 6 ou 7 heures en groupes, sous l’œil des policiers. De quoi souffler, reprendre des forces, dormir, chanter, jouer à des jeux, voir faire du freesbee, manger, boire, fumer, le tout menottés-ées pour une grande partie de la journée. L’ambiance était particulière, mêlé de fatigue, d’incertitude, mais aussi de joie et d’énergie. On y était, on l’avait fait, et c’était déjà quelque chose.

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Des infirmiers-ières du camp ainsi que de la compagnie RWE viendront voir les gens blessés dans notre groupe, en évacuant un, en soignant plusieurs autres. Ils distribueront des couvertures de survie, précieuses quand de la pluie surgira pour une trentaine de minute. Entre temps, les quelques quinze policiers présents tenteront de procéder 1h30 durant à notre identification, nous emmenant un par un à l’écart, nous fouillant et demandant notre identité, en tirant aussi notre portrait (smiiiiileee). Malheureusement pour eux, plus des trois quarts des personnes (dans l’ensemble des participants-es) avaient décidé de faire l’action de manière anonyme, sans prendre leurs papiers, et sans s’identifier une fois arrêtées. Une tactique mis en place depuis trois ans lors des actions de ce camp climat (mais non-obligatoire), permettant de se protéger du fichage de la police, et de mettre en échec le système policier et judiciaire allemand, incapable de gérer autant de personnes à la fois. A ce stade, les autres colonnes ont également réussi à entrer, l’une d’elle occupant même une excavatrice, tandis qu’une manifestation officielle commençait à 15h près de la mine. De quoi également occuper les forces de police, totalement débordée ce jour là, et mettant des heures à organiser notre évacuation.

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L’évacuation avec des camions-prisons prendra des heures, réunissant ensuite sur les abords de la mine les militants-es dans des bus civils alignés, ainsi que des dizaines de vans, attendant d’être remplis. C’est là qu’on réalise l’ampleur du dispositif policier, avec des policiers, des véhicules, voitures, camions, chars par dizaine, en mouvement, ou stationnaires. Il doit être 18h-19h quand nous sommes tous-tes évacués-ées pour de bon de la zone. Une fois tout ce beau monde évacués de la mine et embarqué, nous serons conduit à Aaren, à 45 minutes en bus. Là-bas, nouvelle attente devant le commissariat, assis dans les bus.

On se prépare à toute éventualité pour la suite, chacun réfléchit à sa manière de gérer son contrôle au poste (anonymat ou pas, refus de donner des empreintes). Quelques contrôles commencent, une quinzaine dans mon bus, qui était le premier arrivé. Puis, dans cette interminable attente, enfin une bonne nouvelle, quand surgissent dans le bus plusieurs personnes qui avaient été amenées dans le poste, criant que nous étions libérés, car l’heure légale de garde à vue était tout juste terminée. Ce qui signifiait que nous étions arrêtés-ées depuis plus de 12h. Joie dans le bus, nous avions mis à bas pour la journée l’activité de la mine, mais également le fonctionnement du système judiciaire. Pas en reste, la police conduira néanmoins chaque bus dans une petite station de train paumée différente dans la région, ce qui rendra plus long notre retour dans la nuit (il était alors dans les 23h-minuit passé).

Le retour au camp se fait en train, voitures, mini-bus, tous les moyens sont bons. Arrivé au camp vers 1h, je retrouve alors peu à peu les copains-ines, ceulles restés-ées au camp, ceulles de mon groupe affinitaire, tous les autres, les parfais inconnus de la veille avec qui j’avais passé le temps menotté dans la mine. Des repas chauds sont servis par la cuisine Rampenplan. C’est la décompression pour tous-tes. On se raconte la journée, on refait le film des événements, en se rendant notamment compte que tout le monde n’a pas vécu la même journée. Par exemple une colonne est rentrée dans la mine, et a été raccompagné en bus quasiment à l’entrée du camp dans l’après-midi sans arrestation. D’autres n’ont pas eu à subir de répression et de coups, ou alors dans des proportions moindre.

Il s’avère que ce sera la colonne verte, internationale, qui aura le plus subit la répression policiaire. Les blessés-ées à la fin de la journée se comptent malheureusement par dizaines. Blessures au crâne, hématomes, os cassés, contusions,  la police n’y a pas été de main morte. Un gars a été étouffé avec du sable par des gardiens de sécurité, un copain ne ressent plus rien ou presque dans sa main droite, devenu pourpre car la police l’avait tiré trop fort du sol par ses menottes, après l’avoir frappé et gazé…On apprend où les copains-ines se sont fait attraper, les conditions d’action de chacun-e, les conditions de détention. Certains-es par exemple passeront plus de 4h dans des paniers à salade, avec de minuscules cellules pour deux intégrées. D’autres auront dû passer à travers des tourbillons de sable crées par un hélicoptère qui tentera de les aveugler pendant leur marche dans la mine. Ce fut un tourbillon d’activistes sur la mine, surtout!

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Ça discute partout, dans un esprit quasi-festif, sous le chapiteau, autour de feu, de bières bio, devant le stand de crêpe que je tiendrai ce soir-là jusqu’à tard dans la nuit pour accueillir les derniers-ières arrivants-es, et pouvoir parler à pas mal de personnes. Une manière de décompresser, de parler de ce qu’on a vécu, notamment de potentiels traumas lors de l’action. Un groupe présent sur le camp, nommé « Out of orders », est là pour parler des traumatismes que l’action militante peut amener à vivre. Beaucoup de gens à qui je parle semblent contents de cette action, malgré parfois les blessures. L’objectif qui avait été fixé fut atteint pendant la journée, plus de 1500 personnes (dont 1000 ont réussi à entrer dans la mine) se sont jointent ensemble pour ce qui semble être la plus grosse action de désobéissance civile de masse jamais faite en Europe concernant le changement climatique et la thématique du charbon.

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Le lendemain, de nombreuses personnes lève le camp. L’école d’été de la décroissance s’est finie la veille, le camp climat se terminera le 17, le démontage le 19 août. En attendant, quelques centaines de personnes restent, et commencent à collectivement démonter le camp, les infrastructures, tandis qu’une soirée musicale aura lieu le samedi soir pour fêter la fin du camp. De mon côté, je souhaite partir en Grèce pour un camp contre l’exploitation de mines d’or, mais des problèmes me feront prendre la route de Calais avec des copains boulangers.

Cette expérience s’avère particulièrement marquante, inspirante même. Même si notre action peut sembler futile quand ces machines de Garzweiler marchent sans arrêt, quand les mines de charbon de part le monde sont toujours exploitées, quand la pollution de notre planète continue de plus belle, mais nous avons réussi notre action, avons porté collectivement un message, qui a de plus été répercuté dans de nombreux médias allemands, et étrangers. La violence policière fut d’ailleurs vivement critiquée par de nombreux médias, et le premier ministre du Danemark aurait personnellement appelé Angela Markel car deux journalistes danois s’étaient fait tabassés et arrêtés pendant l’action.

Nous avons montré que nous n’acceptions plus de laisser ces destructions s’opérer sous nos yeux, sans réagir. Nous avons prouvé que des nombreuses ONG, réseaux, mouvements, militants-es pouvaient agir ensembles sur la thématique de la justice climatique, contre les infrastructures polluantes, montrant que l’intelligence collectif et le courage de nombreuses personnes nous avaient permis d’avoir un impact (au point que les actions de RWE ont chuté en bourse le jour même), qui ne s’en tient pas à soulever de la poussière de lignite dans une mine. Pour beaucoup de militants-es, cette action sera une étape, un enseignement, s’ils/elles continuent de s’engager, quel que soit leur chemin. Pour d’autres, cela pourra constituer un exemple, une source d’inspiration, un espoir. La preuve que rien n’est impossible, que rien n’est perdu, si on y croit. Tout reste à construire.

La suite, c’est la COP 21 de Paris, et les négociations internationales visant à remplacer le processus de Kyoto, où un accord international doit être trouvé pour tenter de faire face au changement climatique et ses conséquences désastreuses déjà visibles partout dans le monde. Cependant, rien ne permet d’espérer un réel accord, dans le sens où ces négociations sont trustées par les lobbys de grandes industries et firmes internationales, et les pays très loin d’un accord commun.

Aussi, des mobilisations s’organisent pour cette COP depuis plusieurs mois, et auront lieu tout au long des deux semaines que durera cet événement, avec notamment les climates games de Paris, et la tenue d’actions de désobéissance civile, en particulier le 12 décembre, afin de délivrer un autre message que celui des lobbys et gouvernements concernant le changement climatique et les solutions à mettre en œuvre. Rendez-vous est prit!

 

Liens :

https://ende-gelände.org/fr/action

https://labofii.wordpress.com/2015/08/23/drawing-a-line-in-the-sand-the-movement-victory-at-ende-gelande-opens-up-the-road-of-disobedience-for-paris/

https://benwinstonphoto.wordpress.com/2015/08/17/beginning-of-the-ende/

http://www.konbini.com/fr/tendances-2/cinq-jours-chez-les-activistes-ecolos-allemands-lassaut-dune-mine-de-charbon/

http://www.theecologist.org/campaigning/2985057/into_the_heart_of_the_beast_occupying_germanys_open_cast_coal_nightmare.html

http://www.bastamag.net/Une-mine-de-lignite-bloquee-par-1500-manifestants-en-Allemagne

http://350.org/fr/quand-1500-personnes-se-reunissent-pour-bloquer-la-principale-source-de-co2-deurope/

http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/aug/27/europes-biggest-polluter-protesters-lignite-mine-germany-direct-action#img-2

Ende Gelände

https://en.wikipedia.org/wiki/Camp_for_Climate_Action

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bagger_288

 

Quelques vidéos de l’action :

https://www.youtube.com/watch?v=-hQ64WlcKhw

https://www.youtube.com/watch?v=pvg47_38XYg

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