Une semaine au camp action climat 2015 de Lützerath contre les mines de charbon à ciel ouvert 1/2

Après différents camps et expériences au cours du mois de juillet, ainsi que le camp autogéré assez tendu mais enrichissant de Bure du 1er au 10 août, voilà que venait une nouvelle destination : le camp climat de Lützerath, en Allemagne, contre l’exploitation des mines de charbon à ciel ouvert dans la région du Rhin.

Cette année, il s’agissait de ma 3ème participation à ce camp, et l’expectative était grande. En effet, l’école d’été biannuelle de la décroissance se joignait au camp cette année, et une action de désobéissance civile de masse nommée « Ende gelände / here and no further / ici et pas plus loin» contre la mine de Garzweiler était au programme.

Ainsi, au lieu des mille participants-es de 2013 et des quelques 800 de l’an dernier, ce sont plus de 2000 personnes (dont plus de 1500 pour l’action de désobéissance civile) qui se rassemblèrent tout au long de la semaine du 7 au 17 août pour cette expérience autogestionnaire et militante à grande échelle.

 [Crédit photos : Paul Wagner (pour la plupart) pour 350.org]

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Après une journée de voyage en voiture depuis le camp autogéré de Bure, je suis arrivé à Lützerath un lundi soir. Il s’agit là d’un petit village situé à plusieurs dizaines de kilomètres de Cologne, mais surtout à 2km des abords de la mine de Garzweiler, et menacé d’être rasé puis englouti par l’avancée de la mine.

Le lieu trouvé pour le camp cette année est presque parfait. Situé à la bordure du village, ce grand terrain appartient à un agriculteur du coin qui le prête pour la semaine. C’est une chance, car trouver un lieu n’est en rien facile, la police et la compagnie RWE faisant tout pour décourager les habitant-es autour des mines de libérer leurs champs pour ce camp.  Cet endroit offre en tout cas un choix géographique imparable pour accéder à la mine, à part peut-être l’autoroute qui nous sépare de l’accès à cette dernière. Ce qui change du lieu trouvé l’an dernier et qui se situait à 6km de la mine.

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Dans le camp, les infrastructures se comptent par dizaines, entre les tentes d’accueil, de matériels, celles pour les ateliers, le chapiteau rouge habituel, la cuisine autogéré végan Rampanplan, la boulangerie mobile, un tente d’aide émotionnelle, la tente de l’équipe juridique, les sanitaires, douches et toilettes, un camping plein à craquer et coloré de centaines de tentes (où certains-es avaient même installé des hamacs suspendus haut dans des arbres), ou encore un coin enfants sous un plus petit chapiteau, avec devant ce trampoline d’où jaillira de manière quasi permanente des boules d’énergie de tout âge, donnant le tempo de cette semaine.

Chaque jour, ce sont des dizaines d’ateliers qui sont proposés, en plus des nombreuses activités possibles, ainsi que des plénières souvent bondées, et traduites en plusieurs langues grâce au collectif de traduction BLA et son matériel, ce qui permettait vraiment d’inclure tout le monde dans les discussions et débats. Le programme, doublé avec la présence de l’école d’été de la décroissance, était impressionnant.

On pouvait entendre des témoignages de militants-es sur des projets miniers à l’autre bout du globe, parler de production de nourriture en ville, de transition énergétique, des énergies renouvelables, de communication non-violente, de féminisme, du mouvement de désinvestissement, de lieux alternatifs, de la décroissance, de souveraineté alimentaire, de l’extractivisme et beaucoup d’autres sujets.

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Des ateliers de yoga étaient proposés, mais aussi de facilitation, de traduction, ou encore d’art, avec la conception de banderoles, combinaisons, drapeaux et tee-shirts pour l’action de masse du 15 août. Des sorties à vélo dans les environs étaient également proposées. Le soir, le bar ouvrait, et des concerts avaient lieu, sur scène, ou autour de feu de camp, quand d’autres discutaient, ou faisaient quelques ballades nocturnes…

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Clairement, le camp débordait d’une énergie communicatrice. L’ébullition était permanente, avec en plus les tâches quotidiennes nécessaires pour faire tourner ce camp autogéré. Vaisselle, cuisine, toilettes, aides diverses, récoltes de légumes, traductions, tous les jours des dizaines de personnes se relayaient souvent spontanément pour faire en sorte que le camp vive, sans pression. De mon côté, j’aiderai un copain boulanger durant le camp dans son projet d’auto-financé un four à pain en vendant à prix libre crêpes et cookies végétaliens pendant le camp de Bure, mais surtout pendant ce camp climat. Le premier jour, nous en ferons pendant 13h d’affilée. Les jours suivants, les crêpes ne s’arrêteront plus, la queue devant la table non plus, et nous arriverons ainsi à réunir plusieurs milliers d’euros pour acheter un four, et le monter dans la foulée dans un local à Calais, afin de faire du pain pour les migrants-es là-bas, aujourd’hui plus de 3000 à vivre dans des conditions indécentes.

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La pratique de l’autogestion et l’autonomie en collectivité est une excellente expérience, et par là la démonstration de certains principes et modes de vie alternatifs qu’entend rendre possible un camp climat (le premier ayant eu lieu en Angleterre, à Drax, en 2006). En plus de permettre des actions contre des centres d’industries polluants, ou des projets nuisibles, un camp climat est une vitrine grandeur nature des valeurs unissant les participants-es du monde entier venus-es cette semaine là. De la solidarité, de l’entraide, l’envie d’apprendre et d’échanger, l’usage d’énergies renouvelables pour alimenter le camp, avec panneaux solaires et une éolienne construite pendant le camp, des toilettes sèches avec réutilisation de nos déchets, du compostage, de la nourriture végétalienne, de la joie, de l’amour, et une énergie débordante.  Voilà ce qui caractérise ce camp action climat, où l’on met en pratique ensemble le temps d’une semaine une vision alternative de la vie, respectueuse de l’environnement, des animaux et des autres, et où se retrouve la volonté de construire et amplifier nos luttes face au changement climatique et aux industries, politiques et lobbys menant notre monde à sa perte.

 

Préparatifs de l’action de désobéissance civile de masse « Ende gelande »

Cette année encore, une action de désobéissance civile de masse était organisée pendant le camp pour tenter d’enrayer ne serait-ce qu’un jour l’activité minière permanente, destructrice et polluante de la compagnie RWE. Mais cette année était une étape clé dans le mouvement anti-charbon. Depuis la première action en 2010 qui consista en un petit groupe de militant éblouissant avec une grosse lampe torche le conducteur d’un train de charbon, les actions se sont développées et sont montées en puissance.

Il y eu notamment l’occupation par 170 personnes pendant une journée de rails entre la mine de Hambacher et la centrale électrique la plus proche en 2013, et l’action de l’an dernier où pour la première fois des militants-es ont pu entrer dans la mine que l’on pensait impénétrable, et arrêter un convoyeur de charbon avec…un cerf-volant ! Sans compter l’occupation depuis 2012 du meadow (« la prairie ») et de la forêt de Hambacher par des éco-activistes plus radicaux, et déterminés-ées à protéger la plus vieille forêt primaire d’Europe en passe d’être complètement rasée d’ici quatre ans.

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Cette année, le mouvement anti-charbon est passé à l’étape supérieure : l’organisation d’une énorme action de désobéissance civile non-violente afin de rentrer en masse dans la mine de Garzweiler, et d’arrêter si possible totalement son activité, et ses excavatrices géantes (« bagger » en allemand), les plus grosses excavatrices sur chenilles du monde, mesurant 240 mètres de long pour 96 mètres de haut. Pour rappel, l’activité destructrice de l’industrie minière dans le Rhin représente la plus grosse source d’émission de co2 d’Europe.

Pour cela, l’action nommée « Ende gelande » (« here and no further » / « ici et pas plus loin ») a été préparé tout au long de l’année passée. Préparation de l’action, repérage du terrain, médiatisation et communication à de nombreux réseaux européens, le camp était la dernière ligne droite avant le grand jour. Fort de leur expérience contre le nucléaire, les militants-es allemands-es ont apporté leur savoir faire et leur rigueur dans l’organisation de pareille action. Ainsi, plus de 4 ateliers pratiques d’initiation à l’action direct et de désobéissance ont été proposés, en allemand et en anglais, grâce notamment à un collectif de militants-es dédié à ce type de formation. Bases théoriques, mise en pratique et conseils étaient ainsi prodigués lors des ateliers, durant lesquels des centaines de personnes se sont essayées au passage de ligne de police, essayant différentes tactiques, et partageant à chaque essai leurs ressentis, émotions, idées et conseils. Cet atelier a permis également de mettre en garde les participants-es sur la possible répression policière et juridique, et d’inviter chacun-e à se renseigner grâce à des papiers distribués par l’équipe juridique du camp (la « légal team »).

Des papiers importants à lire avant l’action, surtout après la répression d’une manifestation à Cologne pendant le camp, organisée afin de soutenir un militant de l’occupation de Hambacher emprisonné depuis alors trois semaines, après une intervention policière contre une barricade en forêt, et en grève de la faim. Plus de cinquante personnes, soit quasiment tous-tes les manifestants-es, se sont fait arrêtés-ées et emmenés-ées au poste pour plusieurs heures. Un coup de pression de la police avant l’action du samedi, mais qui surprit quand même.

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En plus de cela, chaque personne était invitée à joindre ou à former un groupe affinitaire (entre 2 et 15 personnes en général), ainsi qu’un binôme au sein de ce groupe avec une personne de confiance. Le but du groupe affinitaire étant de se préparer en petit comité à l’action, sans avoir à le faire à plusieurs centaines. L’idée étant de construire un groupe d’affinité, et d’établir une relation de confiance avec quelques personnes sur qui on pourra compter pendant l’action. Ainsi, des personnes souhaitant faire la même chose, ayant des idées en commun, et partageant le même niveau d’intensité (bas, moyens, haut, l’envie d’aller loin, celle d’être arrêté ou non, celle de rester anonyme ou non, le type d’action, etc.) se préparent ensemble, discutent des modalités d’action dans l’action, des besoins matérielles pour celle-ci, des informations nécessaires (terrains, action globale). Un groupe affinitaire est extrêmement important, afin d’être entouré, protégé, et confiant pour le jour J, quel que soit l’expérience de chacun-e.

Pour cette action (comme pour l’an dernier, mais nous n’en avions pas eu besoin), une tactique de terrain particulière a été choisie, celle de la « five fingers tactic », la stratégie des cinq doigts. Elle consiste en ce que nous formions différentes colonnes, chacune composée d’un ongle (« nail »), les premières lignes en somme. Au sein de chaque colonne réside la possibilité de se diviser en plusieurs colonnes si un mouvement de blocage sur le terrain de la police le nécessite. Pour l’action, quatre colonnes ont été formées (verte, jaune, rose et bleue). La verte, celle où je me suis trouvé, fut appelée la colonne internationale, presque entièrement composée de militants-es non-allemands-es. Pour préparer à bien l’action, un entrainement spécifique eut lieu pour cette colonne, qui devait être la première à partir, et notamment avec les personnes et groupes affinitaires composant l’ongle. Un entrainement pour savoir agir ensemble face à des lignes de policiers, et réagir de la meilleure manière possible à leur mouvement, tout en gardant à l’esprit que nous étions, et resterions non-violent face à eux, même si notre objectif était de passer leur défense, et pénétrer dans la mine.

Deux jours avant l’action, une première assemblée se tiendra devant la scène pour faire des mises au point, donner des informations importantes et notamment rappeler le consensus d’action établi, définissant le cadre commun à tous-tes pour le 15, en particulier celui de la non-violence. En effet, l’idée est de rester non-violent face à la police, qui elle ne se prive en générale pas pour distribuer des coups à la volée, tout en ne mettant pas en avant cette éternelle division et débat étouffant de « violent / non-violent ». Sachant que d’autres types de militants-es que ceulles des ONG présentes ou d’autres mouvements agissent contre la mine, notamment les éco-activistes de la forêt de Hambacher, l’idée est de respecter les méthodes d’actions de chacun-e, tout en se partageant les espaces. Ainsi, ceulles souhaitant mettre une intensité différente dans leur action, ou procéder à des actions de sabotage sont invités-ées à agir à la mine de Hambacher, pour ne pas mettre en danger des personnes non-préparées à ce type d’action, et à une réponse policière potentiellement plus violente. Un choix et une façon de faire intelligente, permettant à chacun-e de trouver sa place et d’agir dans un but commun.

La veille au soir de l’action se tient une dernière assemblée de mise au point. C’est le moment pour connaitre la majorité des détails du déroulement de l’action. Cependant, et les militants-es le savent très bien, la police est aux aboies, et certainement présente dans le camp depuis le début. C’est pourquoi l’heure de départ, qui sera matinale, n’est pas donnée (c’est un mégaphone qui nous réveillera le lendemain matin), et les chemins empruntés par chaque colonne reste à la discrétion des militants-es allemands-es impliqués-ées dans l’organisation et qui se joindront aux différentes colonnes. A savoir d’ailleurs, l’organisation de l’action s’est faite en différents groupes de préparation, en une division des tâches nécessaires pour ne pas faciliter le travail d’espionnage et de renseignement de la police. Mais à la différence de certaines pratiques observées en France qui relève du secret absolu concernant les actions, ici beaucoup d’informations sont partagées, ne mettant pas pour autant en risque la conduite de l’action. Une manière de faire à mon avis plus ouverte, plus inclusive et amenant la confiance nécessaire pour agir ensemble.

A la fin de la réunion, on conseil à tous-tes une bonne nuit de repos, car la journée du lendemain sera longue. Dans la nuit, le camp s’agite, des bus venus d’Angleterre arrivent tard, apportant avec eux plusieurs centaines de militants-es pour l’action, et les préparatifs continuent pour certains-es jusqu’à 1h-2h du matin. La tension est palpable, chacun-e se prépare à sa manière. Beaucoup vont se coucher tôt, d’autres jouent de la guitare et chantent autour de feux, ou d’autres encore enchainent les rebonds sur le trampoline du camp, entouré de nombreux sacs de paille prêts à servir. J’ai cette dernière vision avant d’aller me coucher vers 1h, entendant résonner dans le camp devenu très calme les rires des acrobates du soir, de ces rires qui vous donnent le sourire, et l’énergie pour affronter la suite.

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Liens :

Programme du camp climat : http://www.klimacamp-im-rheinland.de/wp-content/uploads/2015/08/programm-english.pdf

Site internet du camp climat : http://www.klimacamp-im-rheinland.de/en/

https://labofii.wordpress.com/2015/08/23/drawing-a-line-in-the-sand-the-movement-victory-at-ende-gelande-opens-up-the-road-of-disobedience-for-paris/

http://www.konbini.com/fr/tendances-2/cinq-jours-chez-les-activistes-ecolos-allemands-lassaut-dune-mine-de-charbon/

http://www.bastamag.net/Une-mine-de-lignite-bloquee-par-1500-manifestants-en-Allemagne

http://350.org/fr/quand-1500-personnes-se-reunissent-pour-bloquer-la-principale-source-de-co2-deurope/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bagger_288

https://www.youtube.com/watch?v=-hQ64WlcKhw

https://www.flickr.com/photos/350org/sets/72157656890742052

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