Quand l’ombre de Franco plane sur l’Espagne

Jeudi 26 mars, en Espagne, le Congrès des députés a adopté la Loi organique de sécurité citoyenne, également appelée loi “Mordaza” (“loi bâillon”). Alors que cette loi débattue depuis des mois et amendée de nombreuses fois est rejetée par toute l’opposition et une grande partie de l’opinion publique, les conséquences de son vote, et de sa publication hier au Bulletin Officiel du pays, sont désastreuses. Cette loi est en effet une attaque en règle contre les libertés fondamentales des citoyens-iennes espagnoles, du droit à manifester, à l’information, voir permettant les réconduites « à chaud » à la frontière espagnole des migrants-es. En outre, cette loi fourre-tout et répressive prévoit de nombreuses sanctions et amendes située entre 100 et 600.000 euros afin de clairement bâillonner le peuple espagnol.

Cette loi n’arrive pas par hasard. Elle est la résultante de l’action politique du gouvernement ultra-conservateur de Mariano Rajoy depuis 2011. Ce dernier a mené une politique d’austérité ravageuse pour une importante partie de la population, menant à l’augmentation du chômage, des inégalités ou à la paupérisation de millions de personnes tout en sauvant les banques responsables de la crise économique du pays. J’ajouterai que le PSOE, parti socialiste ouvrier espagnole, a toute sa part de responsabilité dans cette crise. Et alors que les mouvements sociaux et politiques d’opposition s’organisaient et se mobilisaient pour faire face (selon les données du gouvernement, mentionnées dans un rapport Amnesty International, il y a eu 14 700 manifestations dans toute l’Espagne en 2012), la répression est allée en s’accentuant, toujours plus intense, poussant chaque fois plus les limites du système démocratique espagnol déjà mal en point. Rien que ces derniers jours, 37 militants ont été arrêtées, quand Amnesty International dénonce plus de 6.600 cas de tortures et mauvais traitements policiers recencés depuis 2004.  Et maintenant, cette loi, avec un gouvernement parlant d’un texte « qui permettra d’augmenter les libertés » (sic).

Ainsi, depuis hier en Espagne, manifester sans le déclarer peut vous coûter entre 30.000 et 600.000 euros, tout comme le fait de fabriquer et/ou stocker des armes ou des explosifs sans autorisation, organiser des manifestations publiques outrepassant des interdictions ordonnées pour raisons de sécurité publique, ou encore projeter de la lumière sur des pilotes ou conducteurs, ou détourner leur attention.

On peut également se voir condamner à des amendes allant de 601 à 30.000 euros en cas de rassemblement sans autorisation devant le congrès des députés, (mais « seulement » en cas de perturbations graves de la sécurité citoyenne), en cas de résistance ou de désobéissance à l’autorité, de manque de respect aux forces de l’ordre ou de refus de s’identifier, d’intrusion dans des infrastructures « critiques », de non-collaboration avec les forces de police, la consommation de drogue en publique, ou encore « d’usage non autorisé d’images ou d’information personnelles ou professionnelles de membres des forces de police, s’il y a une mise en danger de la sécurité de cette personne, sa famille, d’installations protégées ou d’opérations policières ».

En somme, faire taire la révolte qui gronde dans tout le pays depuis des années, et imposer le silence et la peur. Vaste programme. Un simili de politique fasciste qui tire ses racines dans « l’héritage » laissé par la dictature du général Franco, mort en 1975. Le flambeau est passé de main en main depuis, et brûle les doigts des apprentis fascistes du gouvernement et du Partido Popular.

Voilà longtemps que je souhaitais commencer à écrire sur l’Espagne, un pays où j’ai pu vivre un an en immersion, témoin du désastre humain en cours. Cette loi me donne aujourd’hui l’occasion de vous faire part de quelques réflexions et analyses personnelles sur l’Espagne d’hier et d’aujourd’hui.

La suite est un texte remanié écrit à des copains-ines de lutte l’an dernier pour tenter d’apporter un éclairage sur la situation du pays.

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Le franquisme n’a pas été « liquidé » en Espagne. Pire. En fait, les 40 ans de dictature n’ont jamais été remis en question, ou discuté. Tout a été jeté aux oubliettes, la guerre civile, les massacres, exécutions, tortures, charniers, et la plus longue dictature d’Europe. Rien, mais absolument rien n’a été réglé concernant cette période, les charniers, il y en a encore des centaines, peut-être des milliers dans le pays, on sait aujourd’hui où beaucoup se situent, le problème, c’est qu’il est interdit de les ouvrir. Le dernier qui a essayé, l’ex-juge Garzon, a été condamné par la justice et ne peut plus exercer comme juge.

Les familles qui étaient aux affaires sous Franco n’ont jamais été inquiétées, les aristocrates sont toujours riches et puissants, les grands propriétaires terriens ont toujours la main mise sur les terres du pays (8 à 10 familles aristocrates détiennent 80% des terres en Andalousie, où règne le féodalisme). A Séville, un bon quart du centre ville historique appartient au marquis de Solis. Et c’est comme ça partout. Je ne vous parle pas de la corruption de ces personnes, ni celle de la famille royale. Quand à la ley de memoria historica, de même, elle n’aura en rien permit d’ouvrir réellement le débat sur cette période. L’Espagne, c’est un pays où on me raconta avoir vu une mère et sa fille discuter de la dictature à la terrasse d’un café à Séville, et la mère dire à sa fille de se taire quand elle prononça le nom de Franco.

Franco est mort il y a deux semaines en Espagne….

Concernant la monarchie, la seconde république l’a renversé en 1931, et ce n’est qu’en 1975 que Juan Carlos II est monté sur le trône, avec la bénédiction de Franco. Mais seulement à la mort de celui-ci, car Franco n’a jamais accepté le rétablissement de la monarchie, il voulait le pouvoir pour lui. Juan Carlos est cependant le « digne » héritier de Franco, éduqué et imposé par ce dernier, c’est un fait. Le fascisme du régime franquiste, c’est aussi un fait, le génocide des profs et de toute la gauche du pays pendant la guerre civile et les 8 ans de répression post-guerre civile, c’est encore un fait. La volonté d’extermination du « gène rouge », s’en est un autre (une abomination cette histoire). Toutes les personnes qui ont soutenu cette dictature, qui l’ont assumé même, et continuent de la porter en étendard, de révérer ses symboles et ses idées, toutes sont restées en place.

Aucun procès, aucune justice pour les victimes, et des dirigeants au pouvoir dont les parents ou grands-parents étaient généraux de Franco. Une députée PP qui gueule dans l’AN espagnole à propos des chômeurs (6 millions) « qu’ils aillent se faire foutre », le mausolée de Franco (el valle de los caidos) qui est toujours debout, et entretenu à grands frais par l’État, avec l’argent du contribuable (la dernière restauration a été validée le 18 juillet 2013, le jour « anniversaire » du coup d’État de Franco en 1936…). Sinon il y a aussi les prisons où on torture en masse, une justice corrompue et dépassée, et une police dont on a changé il y a quelques années seulement les uniformes gris datant de la dictature.

Le soleil, les plages, le flamenco, les torros et les salchichons, ça c’est la façade. Ce qu’il y a derrière fait peur. Un pays qui n’a pas réglé son passé ne peut pas avancer. Ici, la famille royale représente ce passé que les républicains de 1931 avaient souhaité voir enterré, mais aussi cette fausse transition démocratique qui a juste jeté un voile sur les terribles déchirures du passé. Déchirures toujours vives, pour un passé renié, qu’on veut oublier mais qui revient chaque jour au galop. Les espagnoles n’y échapperont pas, les voix doivent se délier, et les anciens responsables d’être reconnus et jugés. Cela s’est passé dans nombres de pays, sud-américains notamment, grâce aussi à l’ex-juge Garzon pour Pinochet par exemple. L’Espagne est une exception incongrue. La famille royale représente ce lien avec ce passé qui commence dans leur histoire officielle à 1975. Une Histoire qui n’est quasiment plus enseigné (témoignages nombreux en ce sens chez des amis-es étudiants-es), et si elle l’est, de manière tronquée. C’est une honte que cette famille royale soit là, une insulte au passé, aux républicains, anarchistes, communistes, libertaires, aux hommes et femmes de tout bord politique et  de tout pays qui se sont levés-ées les premiers-ières contre le fascisme qui guettaient alors l’Europe.

Ah, et puis en Espagne, vous avez l’Église catholique, et là ça fait très mal. Des millions d’euros, des milliers de propriétés, le vol des enfants de républicains-es après guerre, la rééducation, l’aliénation religieuse des espagnols-es, la revanche du 36-39, et puis aussi l’Opus Dei, une des plus puissantes sectes catholiques existantes depuis des siècles, et particulièrement puissante et active là bas (non non, je n’ai pas tiré ça du dernier opus de Dan Brown). La nouvelle loi sur l’enseignement tant critiquée est l’œuvre direct de l’Église catholique.

Concernant la tentative de coup d’État de 1981, vous trouverez aujourd’hui des témoignages éclairants sur l’implication du roi. Un livre récent vient d’ailleurs mettre la lumière sur ce qui apparait de plus en plus comme un coup très bien monté pour revaloriser et consolider le roi et la famille royale, alors qu’ils étaient à l’époque de plus en plus remis en question. Sinon, la famille entière est trempée jusqu’au coup dans des affaires de corruptions, et la montant de la fortune de Juan Carlos, bien qu’inconnue, s’élèverait à plus de 2 milliards d’euros. Il est arrivé sans argent au trône… Ah, sinon tous les membres de la famille royale reçoivent des salaires, payés avec l’argent des espagnols. Ça aide pour les safaris.

Sur la fameuse transition démocratique, beaucoup d’espagnols-es vous le diront, c’est au final une bien mauvaise farce. Les trente glorieuses espagnoles se sont terminées en 2008. Le « miracle économique » s’est écroulé, mais les banques ont été sauvés (alors qu’à l’origine du bordel, hein). Le pays se retrouve dévasté par un système politique décadent, miné par la corruption et les relents fascistes omniprésents (demandez vous pourquoi le parti d’extrême-droite espagnol ne fait pas plus de 1%), mais aussi un système économique défaillant, tronqué dés le départ.

Après, pour les « solutions » proposées, c’est rigueur et répression. La troïka dirige tout le processus de « redressement » de l’Espagne, il n’y a aucune souveraineté, aucun choix, aucun débat sur les décisions économiques prises depuis plusieurs années. Et les conséquences, vous les voyez peu à peu, pareil qu’en Grèce ou au Portugal (dont on ne parle d’ailleurs jamais mais qui est également plongée dans la crise), ce sont pauvreté, misère, expulsions, répression, dénis démocratiques, crises sociale, politique et économique profondes.

La répression politique s’est accrue d’une manière disproportionné dans tout le pays depuis 2011. Les manifestations sont constamment encadrées et réprimées, comme les manifestants-es, les journalistes se reçoivent des coups, sont arrêtés et leur matériel souvent cassé, les militants-es anarchistes et libertaires sont considérés comme des terroristes et victimes d’une véritable chasse aux sorcières (voir les cinq de Barcelone, arrêtés-ées en mai 2013 et emprisonné chacun-e dans une prison différente), et les militants pour le droit au logement traités-ées par des hommes et femmes politiques du Partido Popular (PP) de « fascistes » et de « totalitaires ». Vous recevez des amendes allant de 300€ à 3000€ par la police si vous vous rassemblez quelque part, si vous faites une action considérée comme politique et non déclarée. De nombreux amis-es s’en sont pris.

Pour nombre d’espagnols-es, il est nécessaire de passer à une troisième république, qui pourrait être cette fois une vraie transition vers un autre (des autres?) systèmes politiques dans le futur. Pour cela il faut mettre fin à cette monarchie illégitime, et frauduleuse, tout comme au système politique actuel qui permet à l’idéal fasciste de subsister, et de manière beaucoup trop évidente et dangereuse. Les idées portées par les indignés-ées et de très nombreux mouvements politiques sont pour beaucoup d’entre elles radicales, novatrices, remettant au cœur du débat le rôle et l’implication des citoyens dans le fonctionnement de leur pays. Et c’est aujourd’hui le parti Podemos, inspiré des indignés, qui vient redonner quelque peu espoir dans le changement à des milliers de personnes. Reste qu’en attendant les élections, le pays va continuer son chemin actuel, pour le pire, et, espérons le, pour le meilleur.

Soyons solidaires et engagés-ées.

No pasaran.

 

Quelques liens pour aller plus loin :

http://www.monde-diplomatique.fr/2012/08/SEPULVEDA/48037

http://nosomosdelito.net/article/2015/03/27/movimientos-sociales-y-oposicion-se-reunen-en-el-congreso-para-denunciar-las-0

http://www.publico.es/politica/espana-vivido-2004-mas-600.html

https://www.diagonalperiodico.net/libertades/26277-concentraciones-todo-estado-contra-la-caza-brujas-anarquistas.html

http://www.elmundo.es/espana/2015/03/26/551451a6268e3e9d5a8b4571.html?cid=SMBOSO25301&s_kw=facebook

http://www.publico.es/sociedad/cambia-frontera-sur-ley-mordaza.html

http://www.courrierinternational.com/article/espagne-les-hologrammes-prets-manifester-contre-une-loi-liberticide

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