Deux semaines à la ZAD allemande de la Hambacher Forst

Alors que j’étais à Cologne le week-end du 3-5 octobre pour un rassemblement écologiste, j’ai décidé de me rendre à la fin de ce dernier à l’occupation de la hambacher forst près de Cologne.

Récit de deux semaines en compagnie de camarades allemands-es luttant contre la plus grande mine de charbon à ciel ouvert d’Europe.

ZAD partout,  y compris en Allemagne!

Depuis quelques années en France, un nouveau concept militant est apparu, notamment avec la lutte de Notre Dame des Landes, celui des ZAD. Ces « zone à aménagement différé » devenues « zone à défendre », part du principe d’occuper pacifiquement un endroit (forêts, zones humides, terres agricoles) menacé par un projet de construction alors jugé destructeur par des opposants, souvent écologistes.

Des ZAD sont alors apparues dans plusieurs autres régions à la suite de celle de NDDL. A Décines (près de Lyon) contre le projet du stade des Lumières, dans le Morvan contre une incinérateur-scierie, à Bure contre une projet d’enfouissement de déchets nucléaires, ou encore à la ZAD du Testet (Toulouse) contre un projet de barrage, où un militant écologiste, Rémi Fraisse, a été tué dimanche 26 octobre par des militaires.

A la vue des projets aujourd’hui existant, ces ZAD auraient dû se démultiplier partout en France, ce qui ne s’est néanmoins pas produit, pour de nombreuses questions relatives aux stratégies employées, au focus très important donné à celle de NDDL, aux militants-es politiques eux-elles mêmes. Cependant, celles existantes ont le mérite d’exister, et de développer et construire la lutte pour la défense de l’environnement, mais également de porter une convergence des luttes entre différents réseaux et mouvements politiques.

Alors on parle beaucoup de ces lieux de lutte français, héritiers des luttes écologistes passées, où se mêlent aujourd’hui un grand nombre de militants-es et de manière de militer assez variées. Mais des luttes pour préserver l’environnement, il y en a aussi chez nos voisins européens, et notamment en Allemagne avec l’occupation de  la Hambacher Forst, près de Cologne.

On pourrait qualifier cette occupation comme une ZAD tant elle est similaire à celles françaises. Cette dernière a donc commencé en 2012, et vise à protéger la dernière forêt primaire d’Europe centrale, vieille de 12.000 ans, et menacée d’être totalement rasée par l’avancée d’une immense mine de lignite, le charbon le plus polluant au monde, à ciel ouvert.

14244724985_e8e302df68_o                                                                        Vue du camp (photo de leur flicker)

Un drame environnementale passé sous silence

Il s’agit d’une mine de charbon vielle de 30 ans , d’une taille de 10 kms par 10 kms, où l’on peut mettre tout le centre ville de Cologne, une mine d’où un train remplit de charbon part toutes les 15 minutes pour aller à la centrale électrique la plus proche. Une mine destructrice, réactivée au début de la transition énergétique allemande tout comme deux autres mines alentour, et plus d’une trentaine d’autres dans tout le pays.

Il s’agit bien ici de la face cachée de la transition allemande, celle de la réouverture de mines extrêmement destructrices pour l’environnement, rasant tout, routes, forêts et villages, et dont l’exploitation a conduit l’Allemagne a devenir depuis 2012 le pays le plus émetteur en CO2 d’Europe (+2% d’augmentation d’émission de CO2 en 2012).

DSC00701                                                    Un train part toute les quinze minutes chargé de charbon

L’Allemagne est érigée en pays avant-gardiste pour sa transition depuis des années maintenant. Une transition nécessaire, où les énergies alternatives ont pris une part importante, et où une sortie du nucléaire a été engagée. Cependant, les compagnies qui détenaient les centrales nucléaires du pays ont dû trouver un autre moyen de faire rentrer des profits avec l’énergie.

Elles ont donc réactivé grands nombre de mines à ciel ouvert, principalement de lignite, le charbon le plus polluant au monde. Et c’est notamment la puissante compagnie RWE, exploitant la mine de Hambacher (mais aussi Inden et Garzweiler), qui achète puis détruit villages et forêts sans possibilité de recours. Vous serez étonnez d’apprendre que la loi générale des mines en vigueur date de 1937 et fut promulgué sous le régime nazi.

Cette loi fait primer l’exploitation du charbon sur le droit à la propriété, donnant ainsi le droit aux compagnies minières d’exproprier à tour de bras si nécessaire, et de racheter des territoires entiers, villages et forêts devenant propriétés privées. Ainsi, 35.000 personnes ont été déplacées depuis 1948 à cause de l’exploitation des mines dans le Rhin.

Résultat, des dizaines de milliers de déplacés donc, des émissions aux particules fines dangereuses (silice, cendre), des milliers de kilomètres carrés de terres menacés, des forêts anciennes réduites à néant, et un massacre en bonne et due forme de l’écosystème prévu jusqu’aux années 2045-2050, avant que les mines soient remplis d’eau et transformées en lacs de loisir.

J’ai découverts ce désastre écologique en me rendant à un camp climat en 2013, où j’avais pu voir de mes propres yeux la mine, les machines fonctionnant 365 jours par an, et cette magnifique forêt destinée une destruction implacable. J’en avais été choqué, décidant de continuer autant que possible cette lutte avec les militants-es allemands. J’y suis ainsi retourné cet été pour un nouveau camp climat, et enfin début octobre.

 DSC00688La mine de Hambacher

Deux ans de lutte, 4 expulsions, un village d’opposants et des arbres occupés

J’arrive ainsi dimanche après-midi à l’occupation légale appelé le « meadow », un terrain prêté par son propriétaire aux militants, jouxtant la forêt, et ce afin d’avoir une base de vie stable et légale pour lutter. Depuis ma dernière visite en 2013, je trouve le camp très changé à mon arrivée.

Je découvre des maisons auto-construites en bois, paille et boue, des caravanes, de nombreuses tentes, un coin cuisine bien organisé (quasiment toute la nourriture provient de récup’, et en quantité), une hutte construite en forme d’amphithéâtre, des panneaux solaires pour l’énergie électrique et des réserves d’eau acheminées et gardées dans des bidons.

Côté organisation, c’est l’autogestion qui prime ici, chacun-e étant libre de faire ce que bon lui semble dans le respect des autres, et d’apporter un coup de main dans l’entretien et le développement du Meadow et des plateformes. Par exemple, libre à vous d’y aller et de construire une maison perchée à 20m de haut devant la mine.

DSC03125                                                                                       L’espace cuisine du camp

Ce jour là, pas mal de militants-es sont présents-es au camp. Plus de 70 personnes à s’être déplacées pour participer à un camp de partage de connaissance (« skill sharing camp »), organisé sur place du 26 septembre au 6 octobre. L’idée de ce genre d’appel est de faire venir des militants-es sur place, et proposer des ateliers pour apprendre à grimper, à construire des plateformes dans les arbres, pour parler de différents sujets (comme cet atelier sur les sables bitumineux au Canada le lendemain de mon arrivée), et faire des actions dans la forêt ou près de la mine.

A peine arrivé, je pars avec une amie militante française venue elle aussi quelques jours à l’occupation en direction des arbres occupés dans les bois, accompagnés du propriétaire du terrain et d’un militant qui vont nous faire visiter les nouvelles occupations. Nous marchons 15 minutes dans les bois avant d’arriver à « Oak town ». Implantées au cœur de cette magnifique forêt, nous découvrons alors 3 plateformes hautes perchées (15m, 18m et 19m), accompagnées de walk-line, des cordes suspendues entre deux arbres permettant de circuler entre eux sans descendre au sol.

DSC02973   On peut lire sur la banderole de droite « We are not fighting for Nature, we are Nature fight-back » –« Nous ne défendons pas la Nature, nous sommes la Nature qui se défend »

Devant une des plateformes, le militant qui nous accompagnait nous laisse pour grimper un arbre. La maison dans l’arbre qu’il escalade fait deux étages, et est isolée pour l’hiver. Nous repartons vers le camp, tandis que le propriétaire du champ occupé continue de nous parler des dernières expulsions de la forêt.

La première en 2012 a coûté la bagatelle de un million d’euros, du fait d’un tunnel creusé par les activistes et occupé par l’un d’entre eux. La deuxième expulsion coûta elle 500.000 euros, et consista en la destruction des douches, du composte et des toilettes sèches, situés dans la forêt. Des expulsions et des confrontations souvent tendues, où la police n’hésite pas à utiliser la violence, à un niveau cependant moindre que la police française.

Une fois de retour au meadow, la nuit tombe rapidement, et nous nous retrouvons une vingtaine autour d’un feu, d’où fusent des discussions en plusieurs langues, des éclats de rires, et des aires de guitare endiablés toute la soirée durant.

 

Tronçonneuses et trou béant 

Le lendemain matin, une alerte nous parvient de l’occupation d’arbres située à la lisière de la forêt et devant la mine. Des tronçonneuses auraient été entendues. Sachant que les travaux de défrichage annuels sont autorisés depuis début octobre, les militants-es s’attendent à tout moment à une opération d’envergure.

Une équipe de huit personnes se forment immédiatement pour aller voir sur place. A peine réveillé, je me joins à eux. Equipés-ées en foulard, passe-montagne, vêtements de camouflage pour certains-es, nous nous enfonçons en file indienne dans les bois.

A bonne allure, nous atteignons l’ancienne voie de chemin de fer, démantelée récemment, puis passons l’ex autoroute A4 fermée cinq semaines auparavant. Quelques fragiles barricades en bois sont érigées ci et là afin de ralentir les camions de chantier passant régulièrement.

DSC03117                                                                                   Traversée de l’A4 désafectée

Nous arrivons enfin en lisière de forêt. Aucune tronçonneuse ne se fait entendre, mais le bruit de fond permanent des machines d’extraction lui se fait plus fort. On se décide à aller sur le bord de la mine. Pour ça, il nous faut traverser un now man’s land de 200-300 mètre entre la lisière des bois et le bord de la mine. La vue se résume à une terre dévastée, des reste d’arbres et des souches ci et là, ainsi que deux lignes de terres érigées parait-il pour empêcher les activistes de s’approcher (sic).

DSC03046                                                              Vue du bord de la mine, depuis un arbre occupé

Après, c’est un trou béant qui s’offre à nous, le vide sur des kilomètres, où seules les immenses machines d’extraction se trouvent, creusant sans cesse, emplissant l’air d’un intense et sourd grondement. Nous nous asseyons sur un rebord, contemplant silencieusement ce carnage environnementale, un écocide en puissance.

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Avant de rentrer au camp, nous en profitons pour enlever du sol des piquets de signalisation, et « inspecter » une pompe située dans la forêt, une des ces centaines de pompes enlevant méthodiquement l’eau située dans le sol et réparties dans toute la région autours des trois mines à ciel ouvert en activité. Je vous laisse imaginer l’état de l’eau des cours d’eau alentours.

DSC02539                                                                            Le type de pompe à eau utilisée

De retour au camp, certains repartent dans les différents arbres occupés, d’autres retournent s’atteler à divers tâches quotidiennes (cuisine, faire du café, récup’ d’eau, coupe de bûches pour la réserve de bois, constructions diverses). La journée passe vite, et finira autour d’un feu hypnotique, où résonnera comme presque chaque soir le son des guitares et des voix dans le camp.

Notre sortie du matin se sera au final bien passée, une fausse alerte sans conséquence. Seulement voilà, un défrichage de la forêt est autorisé depuis le 1er octobre, et jusqu’au 1er mars 2015. Les militants-es sont sur le qui vive, car chaque année, des expulsions de plateformes ont lieu, des arbres centenaires sont rasés tandis que les activistes sont sous pression des agents de sécurité et de la police. Et ce qui devait arriver arriva, une semaine et demi après mon départ de la zone.

 

Jeudi 30 octobre, le camp est fouillé, des militants-es blessés-ées et arrêtés-ées

Ce jeudi là,  des militants-es tentent d’empêcher des travaux de défrichement dans la forêt. Cependant, des vigiles des trois compagnies de sécurité embauchée (!) sont présents-es en nombre. Et leur réaction sera très violente. Ils agressent directement les militants-es présents-es à coups de bâtons, de gazeuses à poivre, comme cela s’est déjà passée un mois auparavant au cours d’une action de la campagne « aucun arbre à terre ». Une machine sera même lancée à pleine vitesse contre elles et eux.

Plusieurs personnes seront blessées par les vigiles, qui iront jusqu’à étouffer plusieurs personnes, et les attacher avec des câbles. Les militants-es tenteront tant bien que mal de se défendre. Une journée noire pour les occupants-es. L’occupation de Grubenblick, avec vue sur la mine, sera expulsée, le camp sera fouillé, quatorze personnes arrêtées, des sévices seront infligés à plusieurs d’entres eux au poste de police, six personnes seront forcées de donner leur ADN, et une personne restera en détention préventive, où elle se trouve encore aujourd’hui.

Bien que nous ne soyons pas ici à Notre Dame des Landes, la répression est tout aussi active et intense contre les militants-es écologistes allemands-es. On frappe, arrête et emprisonne ceulles qui souhaitent défendre la vie.

 

Accident et détention pendant mon séjour 

De mon côté, j’aurais l’occasion durant mon séjour là bas d’éprouver quelques émotions fortes. En effet, l’amie française qui m’accompagnait un soir sur les plateformes de l’occupation de Grubenblick tomba au matin de 8 mètres de haut, perdant le contrôle de sa corde en descendant.

Une chute brutale lui cassant une vertèbre, et nous causant une sacrée frayeur. Les pompiers arrivés rapidement sur les lieux l’évacueront par hélicoptère, tandis que je me faisais embarquer au poste de Police de Duren par deux policières pour refus de donner mon identité. Un comble, alors que notre camarade venait de subir un grave accident.

Là bas, je serai fouillé, deux fois habillé, puis nu, et enfin foutu en cellule en tee shirt-caleçon-chaussettes pendant quatre heures devant un énième refus de ma part de m’identifier. Les fichiers d’opposants politiques, pas pour moi, merci. Je passerai ainsi la moitié du temps à dormir, non sans chanter quelques fois le chant des partisans, le faisant résonner dans cette cellule grise, cette prison temporaire.

Au bout du compte, je ressors libre, après que des policiers aient vérifié que je n’eusse pas poussé mon amie de l’arbre (!). Des militants-es m’accueillent dans la joie à la sortie du poste de police, puis m’amène dans une maison en ville où je passerai la soirée, avant de rentrer au camp.

Heureux d’être libre à nouveau et de pouvoir contempler les étoiles sur le chemin du retour, j’apprends que notre amie est dans un état stable, et qu’elle sera opérée dans les jours qui suivent. Elle va mieux aujourd’hui, de retour en France.

 

Deux semaines intenses à Hambacher

Pendant les deux semaines passées là bas, j’aurai eu de quoi faire. Tâches quotidiennes, apprentissage de la grimpe dans les arbres, aide à la  construction d’une maison en bois et en torchis, guitare et discussions, plusieurs menaces d’expulsion, assemblées, photos de soutien à des activistes écolos canadiens arrêtés, ou encore la construction d’une barricade en forêt. La vie en forêt et celle au campement permettent d’animer intensément chaque journée, bien que chacun-e soit libre d’aller à son rythme. Je pense retourner d’ici à quelques mois là bas, et vous invite à y aller si le cœur vous en dit.

DSC03132                                                                                      Torchis en préparation

cropped-dsc03098.jpg                                                     Barricade érigée en quelques heures au cœur de la forêt

Avec en moyenne une quinzaine de personnes présentes en permanence, l’occupation a besoin de soutien, moral, matériel et/ou physique, l’hiver étant assez rude là bas, tout comme cette lutte de manière générale. Il n’est pas simple de vouloir défendre l’environnement par l’action directe non-violente, il faut du temps, de l’énergie, de l’envie et une bonne dose de conviction. Mais devant pareil destruction, il est presque impossible de ne pas réagir, et agir. C’est même indispensable pour notre planète!

Quelques liens pour aller plus loin:

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Une réflexion sur “Deux semaines à la ZAD allemande de la Hambacher Forst

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