De Londres à Calais 3/3 – Pendant ce temps là, à Calais…

Roadtrip 2014 – Mai

Soutien aux migrants-es de Calais

 

  Je retourne à Londres samedi 24, puis repars lundi pour la France. Le matin du départ, une amie me prévient de l’évacuation imminente de camps de migrants-es à Calais ainsi que l’expulsion de 2 squats, dont un occupé par une soixantaine de femmes. Un appel de soutien a été lancé. Je décide sans hésiter de faire un arrêt de quelques jours là bas. Voilà des années que j’entends parler de la situation des migrants-es à Calais, notamment depuis l’ordre d’évacuation de Sangate par un Sarkozy ministre de l’intérieur, mais entre connaître par l’intermédiaire des médias dominants et connaître par soit même, il n’y a pas photo.

 

  J’arrive donc lundi soir, et débarque au centre social de la rue Masséna. Je m’attendais à trouver des militants-es du réseau No Border, mais je comprends en arrivant que le lieu est maintenant occupé par des migrants évacués un mois plutôt de leur campement. L’endroit est bondé, l’ambiance un rien lugubre, très humide, de l’eau s’écoule du toit au sol par des trous parfois béants. Des tentes sont compactés dans un espace ouvert, où se trouvent également des tables, autour desquelles sont attablés plusieurs personnes, tuant le temps en jouant au carte, d’autres au téléphone, ou attendant l’appel d’un proche, de la famille, ou d’un ami ayant potentiellement réussi à passer en Angleterre. Parfois l’appel ne vient jamais. Contre un des murs, des matelas alignés et serrés entre eux, dont un suspendu en l’air par des cordes. Dans le fond, une cuisine rudimentaire, et peu, voir pas d’aliments visibles.

 

  Je rencontre T., un anglais qui m’explique vivre à Calais depuis 2 mois, j’imagine dans les squats, sans que je comprenne ce qu’il faisait avant. Je lui pose quelques questions sur la vie dans cet endroit, les militants et associations de la ville, mais n’obtient que peu d’informations. Seulement que ce lieu doit être évacué bientôt, si ce n’est le lendemain matin. Peine perdue pour trouver un squat ce soir là. Nous restons une heure ensemble, notamment dans une pièce à l’étage, également pleine à craquer, le sol étant entièrement recouvert de matelas, chacun occupé par quelqu’un. Souvent, un ou plusieurs sac d’affaire en plastique sur le lit témoigne des seuls possessions de ces migrants. Devant l’idée d’être potentiellement évacué le lendemain (en fait il s’agissait de l’évacuation des camps sur le port, et non encore des lieux occupés comme celui-ci) et du peu de place pour dormir, je trouve par téléphone un contact grâce à un ami pour m’héberger le temps de mon séjour. La soirée se passera alors chez E. et M. qui m’offriront le gîte, et que je remercie vivement pour cela. J’en apprends un peu plus en discutant avec eux sur la situation des migrants, l’histoire des campements et des passages clandestins vers l’Angleterre. J’apprends aussi que l’expulsion prévue mardi matin allait finalement avoir lieu mercredi.

 

Évacuation J-1

 

  Le lendemain donc, je pars en début d’après-midi vers le premier campement. Peu de monde là bas, une dizaine de migrants sont cependant réunis autour d’un feu. Je m’approche et me présente à eux, une discussion commence, certains me posent des questions sur ce qu’il risque de se passer le lendemain, je leur dit ce que sait, que l’opération sera demain, mais que je n’en sais pas plus. Certains s’en vont manger au centre de distribution sur le port où l’association Salam fait une distribution journalière de repas aux migrants-es. Je reste alors avec 7 d’entre eux, autour du feu où se prépare maintenant un thé dans l’unique bouilloire disponible. Nous sommes sous un pont sur les quais donnant sur le port. Des tentes et des cabanes de bâches de fortune emplissent la bande de terre du quai. Deux feux de vêtements et autres objets se consument lentement près de l’eau, dégageant une fumée blanchâtre s’élevant au dessus du camps. Des habits et nombres d’objets divers et variés gisent entre les tentes, pas mal de déchets plastiques également.

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Le premier camp de migrants près du port. Derrière, au niveau de la tour, la mairie

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  Pendant que je regarde le campement, quelqu’un s’approche en coup de vent pour donner une dizaine de baguette de pain et des tranches de je ne sais quelle viande aux personnes présentes. Il est remercié, salut et repart sans mot dire. Un repas s’improvise en quelques secondes autour du feu. Je discute en particulier avec Y., un soudanais arrivé depuis 4 jours à Calais. Nous parlons de nos origines respectives, discutons sur les conditions de vie des migrants-es dans la ville, sur la répression policière et l’inhumanité de l’État sur ce sujet. Il ne comprend pas pourquoi cette situation est ainsi, et pourquoi on les poursuit sans cesse. Une fois le thé prit (bien sucré, selon leur habitude), nous nous rendons à trois à Salam comme il appelle le lieu (du nom de l’association donc), situé à moins de 10 minutes à pied en longeant le port.

 

« L’opération humanitaire »

 

  Là bas, je vois enfin l’envers du décors, la réalité du terrain, si difficile à saisir à distance. Je rentre dans ce grand centre ouvert, entouré de grillage, avec un hangar accolé au fond d’une grande cour. Dans la cour à l’entrée, deux préaux en préfabriqué, dont un contient une file de centaines de migrants attendant leur tour pour recevoir leur unique repas de la journée, distribué par des bénévoles de l’association agissant depuis 10 ans déjà. Nous sommes bien 500 personnes réunies dans cette cour, des associatifs, des militants No Border que je devine dans la foule, des bénévoles, des journalistes, et…des policiers. Étonné, je questionne une militante qui m’explique qu’ils sont là pour la distribution de pilules contre la gale aux migrants, organisé par les autorités (pour la première fois, après deux mois d’appel des associations) et tenus par des volontaires d’hôpitaux de la région. Une distribution qui s’avère alors être une opération de communication de l’État, utilisant le prétexte de l’épidémie de gale en cours pour déloger des camps trop voyants au plus loin de la ville de Calais.

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                                        Le centre de distribution

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                                       Et la distribution de médicaments juste à côté.

 

  D’ailleurs, la distribution se fait chaotiquement, les migrants ne comprennent pas pourquoi cette distribution près de celle de la nourriture. Les traducteurs présents (2) sont des ex migrants, collaborateurs de la police, un d’eux travaillant dans un centre de rétention (de véritable prisons), et poussent les migrants à prendre ces cachets, tandis que les volontaires enguichés dans leur blouson samu 62 jaune fluo sont par paquet de 4-5 personnes autour des quelques tables apportées sur place et recouvertes de boites de cachets. Deux heures durant, la distribution va se faire, avec un chiffre d’une cinquantaine de migrants ayant pris un cachet, les reste ayant refusé. Il faut dire qu’un traitement contre la gale nécessite un suivit, qu’un deuxième cachet soit prit 15 jours plus tard, que les conditions d’hygiènes soient correct, et que la personne prenne une douche et change d’habit. Autant dire qu’aucune ou presque de ces conditions n’étaient ici réunis. Des volontaires distribuaient les cachets parfois sans interprète à la leur côté, parlant français et un anglais hésitant, et tentant de persuader sur le besoin de le prendre, sans pour autant avoir été compris, et savoir expliquer où se trouvaient les douches. Du grand n’importe quoi. Des militants-es no border et des associations ont d’ailleurs engagé le dialogue avec ces volontaires, reprochant cette opération de com’ tardive, pseudo opération « humanitaire » mal organisée et démagogique. Ces volontaires finiront par repartir avec la police, laissant les migrants et les militants au centre d’accueil. Je suis allé peu après faire un tour du côté du camp des afghans, un lieu occupé depuis des années, où l’on peut apercevoir des abris de fortune par dizaine. Je repars chez mon hébergeur vers 23h, non sans avoir participé à un brin de discussion avec les No borders concernant l’intervention policière du lendemain. Ce que j’ai vu ce mardi m’a déjà bien énervé, me faisant penser à la situation des rroms à Lyon, eux aussi vivants dans des conditions extrêmement précaires. Je rentre crevé, et la mine assombrie. J’appréhende le lendemain, et l’évacuation par les forces du désordre…

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                                                    Le deuxième campement

 

Comment l’État français traite les migrants-es comme des animaux

 

  C’est en effet ce qu’on constate au vu de l’évacuation des deux camps de migrants du mercredi 28 mai à Calais. A 5h30, je rejoins une quinzaine de militants au premier camp de migrants. Quelques uns s’en vont alors, ce sont presque les derniers, beaucoup ayant dormi au centre d’accueil. Du matériel et des affaires sont récupérés. Le dispositif policier commence à se mettre en place vers 5h45, avec l’arrivée des deux bateaux pneumatiques de la police. Puis ce sont les gendarmes et 8 camions qui ont fait un tour, pour se diriger vers le deuxième campement. Enfin, les CRS sont arrivés, et ont finit par virer les deux derniers migrants qui restaient, trop fatigués pour bouger avant, ayant tenté semble t-il la traversée pendant la nuit puis étant rentrés au camp à pied. Cette évacuation se fit sans anicroche, nous fûmes 6-7 militants-es à rester là bas, faisant quelques banderoles, et avec les jeunes nervis fascistes du collectif d’extrême-droite Sauvons Calais (ou Libéré Calais – la faute est d’eux…-) pour nous surveiller et nous filmer d’en face, derrière une ligne de policiers.

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  Les forces du désordre, tous gantés (on sait jamais, avec la gale qui sévit…)

   Vers 8h, c’est fini ici, nous allons alors à pied vers l’autre campement, où on nous a avertit que la tension montait. L’opération avait commencé à 6h là bas aussi. Le bout de quartier où se déroule l’opération est partiellement bloqué, on aperçoit entre les deux lignes de CRS empêchant entrée et sortie dans la rue menant au camp des centaines de personnes faisant face aux CRS bloquant l’accès au campement. Des bus sont alignés à côté des CRS (Plus de 300 policiers, CRS, gendarmes, RG et agents de la BAC étaient présents), prêts à emmener « comme prévu » les migrants prendre des douches, pour ensuite les évacuer le plus loin possible. On apprend que les migrants sont réfugiés dans le centre, empêchant les policiers de rentrer, bloquant les entrées. Flottement de 40 minutes, on entend par moment des clameurs montées de la foule assemblée, on ne sait pas bien ce qu’il se passe. Les fachos ont finit par se ramener, allant se planter devant la ligne de CRS, bavardant, serrant des mains, faisant même une interview pour M6, tranquillou comme qui dirait…

 

  Au bout d’un moment, les CRS s’agitent, et on les voit se déplacer rapidement sur le côté gauche de la rue perpendiculaire (rue de Moscou si ma mémoire est bonne) à celle étant bloquée. Nous sommes plusieurs à courir, et arrivons alors que des gendarmes coupent à la tenaille les grillages d’un côté de la grande porte d’entrée, essayant de rentrer en masse à l’intérieur, bouclier et matraque à la main. La tension monte en flèche, les migrants et militants-es placent des barrières entre eux et les gendarmes, ainsi que des palettes. Premier assaut bloqué. Les quelques uns-es que nous sommes sur le trottoir invectivons gendarmes et CRS, leur crions « Honte à vous », les forçons à nous repousser à coup de bouclier, tout en encourageant les migrants à résister. Une deuxième brèche est alors ouverte de l’autre côté de la porte, et plusieurs gendarmes arrivent à entrer à l’intérieur. Les occupants rappliquent de même, des coups s’échangent, les coups de matraque pleuvent, la gazeuse est de sortie. Mais les migrants résistent une fois encore à la charge policière, et voilà que nos vaillantes forces de l’ordre se retrouvent comme des cons sur le trottoir, incapable d’aller fracasser de l’étranger comme ils devaient probablement s’en délecter quelques heures auparavant.

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            Dans l’air de distribution, devenue un camp retranché.

 

  Voilà, l’exemple parfait de la manière dont l’État français gère ce problème (et comment et à quoi servent vos impôts, au passage) : par la force et le déplacement du problème, par le mensonge et la manipulation, par le déni des droits de l’Homme et par une conduite honteuse pour notre pays se réclamant humaniste, égalitaire, fraternel, et tout le tralala. Le comportement des forces de l’ordre fut pitoyable et scandaleux, violent et inutile. On nous a ordonné de nous taire, on s’est fait rire au nez quand nous leur parlions des droits de l’Homme, du respect dû à chaque individu, de leur acte honteux, et uniquement répressif, mais au moins nous étions quelques uns-es solidaires, révulsés de vivre cela. Heureusement que les quelques 500 personnes réunis dans le centre ont pu résister. Des militants et des associatifs étaient présents également, aidant comme ils-elles pouvaient. Au final, et la presse ne vous l’a pas présenté comme ça, les exilés ont résisté à un assaut policier, et ont forcé les autorités à négocier une autre solution, alors que l’opération était prévue pour finir à 10h30. Le reste de la journée se passera dans l’attente, avec des négociations entre les exilés et les autorités, en la personne du directeur départemental de la cohésion sociale. En gros, les propositions de la préfecture sont de dégager loin de Calais après avoir prit des douches et eu un hébergement de maximum 48h, de toute façon insuffisant. Les exilés expriment leur désaccord, et demande un endroit pour s’installer, des toilettes et des douches, des conditions d’hygiènes descentes, ainsi que la promesse de l’arrêt de la répression policière, et des arrestations pour un temps. Le négociateur devra revenir plusieurs fois, souvent avec une langue de bois des plus pénibles à entendre. Incroyable de voir l’empressement des autorités à déplacer les migrants aussi loin que possible (il fut question de les déplacer à Arras un moment…), mais le peu d’efficacité pour proposer des solutions d’aide concrètes, urgentes et nécessaires pour sortir de ces conditions catastrophiques, et d’une situation durant depuis presque 20 ans maintenant !

 

  Toute la journée, je resterai dans le camp, après avoir escaladé les grilles le matin après l’assaut de la police, devant l’œil des forces du désordre postées au loin, ne bougeant plus depuis une heure de leur position. J’ai passé plusieurs heures sur une sorte de tour de garde faite de poubelles, d’où des dizaines de personnes ont escaladé pour rejoindre le centre de distribution, ou bien ont simplement apporté un peu de nourriture, des couettes ou de l’eau. Au gré des discussions, j’ai pu connaître quelques histoires et périples de plusieurs migrants, la fuite de plusieurs semaines, la traversée du désert libyen, l’arrivée en Italie, puis en France, me montrant leurs blessures, ici le coup de crosse dans une prison du Soudan, là une balle de la police égyptienne ayant frôlé de très près la cheville d’une autre personne. Dans un anglais approximatif, mais avec l’aide de gestes, de mots d’autres langues, deux égyptiens tenteront de m’expliquer la répression policière dans leur pays, un deux me racontera l’exécution de son frère sous ses yeux par des policiers.  Ils fuient la violence et se retrouvent à résister à la répression étatique en France, pays « des droits de l’Homme »…

 

  A la fin de la journée, un répit de deux jours est accordé par la préfecture, après une dernière proposition du préfet demandant aux migrants…de squatter un terrain. Une assemblée de migrants-es et de militants-es se tiendra en début de soirée, une assemblée tenue en 4 à 5 langues, plus toutes les traductions entre participants-es. Des langues du monde entier résonnaient ce soir là, les différentes communautés assemblées ont échangé sur les événements de la journée, et sur les décisions à prendre pour la suite. Il fut décidé sur la fin de résister autant que possible, afin que leurs revendications soient acceptées, plutôt qu’être trimballés loin des regards au gré de la police. Ce sont des personnes en train de se souder devant l’injustice et la répression que j’ai pu voir et rencontrer ce jour là, des gens dignes, fuyant la répression dans leur propre pays, la torture, la guerre, pour un avenir meilleur, et qui se retrouvent à fuir la barbarie de leur pays pour retomber dans la barbarie, en France, à Calais, en 2014. Un pays où l’on condamne à la précarité extrême ces personnes en fuite, sans ressources, les expulsant régulièrement de leur abris de fortune, les poussant à se cacher, à fuir les regards, et s’exposer à la violence, celle de la rue, de la Jungle calaisienne, ou bien de la police elle même venant tabasser des migrants (cf. Rapport du défenseur des droits Dominique Baudis de 2011), le tout sans penser ni proposer de solution viables, humaines, et décentes.

 

  A 23h, je me décide à partir, quelques au revoir aux personnes restantes rencontrés ces deux derniers jours, et me voilà marchant vers l’appart. En chemin, de nombreux camions et voitures de police un peu partout le long de ma route. Une fois rentrée, on me propose de regarder une enquête d’un journaliste infiltré dans un groupe local du FN pendant les municipales. Je tiens 5 minutes avant de m’endormir, trop de fascisme dans la journée…

 

  Je repars le lendemain pour Lyon, rentrant en stop à 1h du matin, déposé dans la zone industrielle du sud-est de Lyon, d’où je mettrais 4h à pied pour rentrer à mon pied à terre. La suite de la route se fera en Espagne, où l’austérité fait des ravages, et où la situation politique est de plus en plus bouillonnante, alors que le roi Juan Carlos, héritier de Franco a abdiqué lundi 2 juin, et que des dizaines de milliers de personnes ont manifesté le jour même dans les rues en faveur d’un référendum, et de la 3ème République. J’essayerai aussi de faire un bout de Portugal, le tout pendant un mois, avant de filer direction l’Allemagne pour des camps d’actions climats. Je vous tiens au jus.

 

Quelques liens pour aller plus loin:

http://www.politis.fr/Migrants-de-Calais-La-situation,27294.html?utm_source=twitterfeed&utm_medium=facebook

  • Trois vidéos sur cette journée du 28 mai:

http://www.youtube.com/watch?v=eXBvtCkAwvI&feature=youtu.be

http://www.youtube.com/watch?v=lfP8hBqp_OU

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